CAROLINE LEE
AU NOM DE LA LIBERTE

Par ANN CREMIN

 

 

 

 

Depuis  un certain temps  Caroline Lee occupe une position féministe très forte dans un domaine habituellement réservé aux hommes : elle est sculpteur et ses matériaux de prédilection sont l’acier et l’aluminium.

Caroline Lee est très consciente du rôle joué par sa famille pour en faire un individu si fort : « J’ai été élevée dans un milieu dans lequel l’identité sexuelle ne jouait aucun rôle : rien n’était impossible parce que j’étais une fille.  Les opportunités étaient égales pour tous.  Un artiste est par définition anthropomorphique : il n’y a aucune raison de diminuer ou d’encourager son côté masculin ou féminin. »  A l’école ses matières préférées étaient la littérature et la poésie.  « Au Chicago Art Institute la curiosité intellectuelle était presque vu comme un handicap : n’en parle pas, fais-le tout simplement », se souvient-elle.  Elle a suivi des cours de dessin et elle fabriquait des têtes en pâte à modeler.  Mais, ajoute-t-elle « dessiner n’était pas facile, la peinture aussi demandait des efforts. »  Ceci ne l’a pas empêché d’obtenir son diplôme en tant que peintre, couronné par une bourse Fullbright, afin de poursuivre ses études à Paris.  Entre-temps, l’artiste avait vu le travail de Rodin à San Francisco qui a une influence décisive : « Le jour où j’ai vu les oeuvres de Rodin j’ai compris que je deviendrais sculpteur. »

A son arrivée à Paris, en 1958, elle a tout naturellement entrepris de visiter toutes les galeries, les musées et les fondations disséminés à travers la ville.  Elle s’est très vite rendu compte que Paris était l’endroit idéal pour devenir artiste.  « Je ne suis pas retournée à Chicago pendant quatre ans.  Je vivais dans un environnement totalement français. »  Parmi les jeunes sculpteurs français qui « montaient » à cette époque elle a été particulièrement impressionnée par Germaine Richier et encore plus par César : « nous nous sommes tout de suite entendus », dit-elle et il devint l’un de ses mentors.  « J’allais tous les jours à la fonderie Susse avec mon marteau et mes tenailles pour apprendre le plus possible des autres sculpteurs. »  Elle a très tôt été attirée par l’acier (« cela vous pousse dans une certaine direction ») comme étant son matériau propre, et elle y est demeurée fidèle depuis, sauf pour une pièce en marbre, La Cavalière, conçue pour un symposium en Yougoslavie. (1977)

Après son séjour parisien elle retourne à Chicago, sa ville natale.  « J’avais été élevée dans un environnement verdoyant, une vie très protégée, et la réalité et la laideur de la ville ont réussi à complètement oblitérer tout le reste.  J’avais besoin de retrouver un vocabulaire équivalent.  Il n’y avait pas d’atelier de métal à Chicago : le métal servait à fabriquer des objets utilitaires.  Etre sculpteur implique de s’engager dans la vie contemporaine, je rêvais de fabriquer des « corps » industriels. »
Caroline Lee obtint une autre bourse Fulbright, pour la sculpture cette fois-ci, et cela lui donnera l’occasion de retourner à Paris ; elle y vit et travaille depuis cette époque  et elle est devenue un personnage important et reconnu dans le milieu de la sculpture française et européenne.

Son sens de l’aventure l’a conduit à s’essayer à de nombreuses formes et matériaux,  cependant  son travail est toujours immédiatement identifiable comme étant le sien propre.  Il y a eu des changements, partant des formes arrondies, organiques, empreintes de vie, vers des formes plus acérées, pointues, hérissées, presque agressives.  Le travail avec différentes équipes l’entraîne vers de nouvelles formes et une autre approche : parfois les oeuvres apparaissent presque comme un travail collectif, fruit des expériences qui les ont engendrées. 

Caroline Lee a tout d’abord fait des expériences avec de longues tiges  en acier, associées, soudées pour créer un mouvement dynamique.  C’est l’époque des oiseaux géants, libres et en plein vol.  « J’ai toujours été fascinée par les mouvements pour se libérer de soi-même, le désir d’aller au-delà des confins, des barrières, qu’elles soient mentales ou physiques… » Liberté, ton nom est Caroline Lee !  La liberté est une partie intégrale de son œuvre, de son propre idiome,  dans   l’abstrait ou le figuratif.  On y trouve toujours un mélange de poésie et de soif de  vivre qui réfutent l’apparente agressivité inhérente à son choix de matériau.

Tandis  que sa confiance en son matériau grandissait, il en fut de même pour  sa maîtrise des techniques.  Le métal devient plus épais, elle se tourne vers des barres et des tubes de plus en plus grands et épais, et finalement elle travaille des plaques entières de métal.  Elle mélange le cuivre et l’acier pour obtenir de nouveaux effets de couleur et de matériau.  Elle travaille la surface en la martelant ou en «l’embrouillant », comme elle dit dans son jargon.

En 1965, Caroline Lee a sa première exposition individuelle à Paris : il lui semble  que cette expérience a provoqué des changements dans ses propres réflexions.  « Les gens ont vu ce qu’ils voulaient voir, mais le contenu véritable, en tant que tel, ne fut pas perçu.  Plus le matériau est précieux, plus grande est la paix de l’esprit du sculpteur et celle du public aussi.  Parce que le bronze est traditionnel et coûteux, on lui accorde une valeur : il représente une forme idéale de l’art ….L’aluminium, de par ses origines industrielles est sans valeur, léger, moins cher, facile à déplacer, et on le trouve dans tous nos objets quotidiens. Le spectateur doit faire un effort pour le regarder et l’apprécier en tant qu’objet d’art. »

L’artiste a choisi de travailler surtout en acier inox et en aluminium  afin d’en éliminer toutes leurs associations sociales, économiques ou culturelles.  Pour obtenir des effets maximum à partir de ces matériaux, et aussi pour en avoir une connaissance  vraiment intime au niveau du travail, Caroline Lee a passé plusieurs mois dans une usine à apprendre à manier les machine outils.  En fait, elle confesse modestement : « Ce sont surtout les outils qui m’ont formée.  L’outil informe le travail.  A l’époque je voulais m’éloigner du côté manuel : je voulais une pièce faite à la main qui semblait avoir été fabriquée par une machine.  Les machine-outils sont des outils pour fabriquer d’autres machines. » La matière extrêmement lisse est le résultat d’un polissage intensif de l’acier.

On a souvent accusé Caroline Lee de faire des œuvres presque agressivement phalliques : ceci est dû en partie à son choix de matériau et plus particulièrement parce que ses formes sont habituellement en mouvement, parfois aérodynamiques.  Ces énormes masses de métal qui semblent suspendues dans l’air, grâce à sa parfaite maîtrise technique, avec leurs pointes acérées comme des aiguilles, leurs apparences d’avancées, entreprenantes, ont en effet un certain coté pénien.

Passionnée par son art, sous toutes ses formes, l’artiste  a exécuté de nombreuses commandes  publiques, la plupart d’entre elles en France et aux Etats Unis, des fontaines, des signaux, des personnages qui s’envolent  au-delà du commun des mortels, ainsi que des objets symboliques comme Hommage à la Résistance, à Montreuil. (1982)  Elle a aussi œuvré dans le théâtre, et pendant de nombreuses années, a collaboré au Théâtre du Soleil, de renommée internationale, pour lequel elle crée des formes étranges et merveilleuses qui sont à la fois des instruments de musique et des éléments du décor.

L’élément le plus reconnaissable de toutes les œuvres de cette artiste est l’envolée vers l’avant, optimiste, survolant la vie quotidienne.  Ses œuvres sont tout aussi à l’aise dans un contexte urbain, de verre et de béton, que dans des lieux ouverts, dans la nature.  Une de ses premières piéces qui préfigure ces caractéristiques est L’Oiseau (1958-59) qui est prêt à s’envoler – pour le moment il se trouve dans un jardin urbain, mais il serait tout aussi bien à sa place dans une clairière.  Le  mélange d’acier soudé, avec ses nombreuses ramifications rappelle encore par certains cotés l’influence de César, mais la disciple avait déjà assimilé les leçons du maître à son propre vocabulaire.  La Femme enceinte (1959-65), triomphante, est également composée d’acier soudé pour un effet maximal, tandis que le personnage, reposant sur un seul pied nous apparaît confiante et victorieuse, prête à s’envoler avec son précieux fardeau.  La force de gravité ne semble avoir aucun effet sur son ventre distendu.  Cette femme peut affronter tout ce que la vie décide de lui imposer, et elle est tout à fait sûre de pouvoir surmonter tous les obstacles.

Dans les années soixante, Caroline Lee a véritablement trouvé son propre vocabulaire comme le prouvent les nombreuses œuvres en cuivre, laiton, acier et aluminium qu’elle a produit dans un laps de temps impressionnant.  La Mouche (1965) est un bon exemple  des formes élaborées et du travail méticuleux de l’artiste : fondue en bronze par Caroline Lee elle-même à partir de polystyrène expansé, dans sa propre fonderie, c’est un mélange fascinant de découpes, de surfaces sculptées et très travaillées, avec une grande complexité de détails.  Cette même année 1965 fut particulièrement prolifique : la pièce spectaculaire Le Gueulard fut acquise par le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris : six morceaux de bronze, fondus et assemblés par l’artiste, c’est une créature hybride avec une tête aplatie, un fessier et un estomac imprressionants, le tout juché sur une paire de pattes ambiguës.  Les dimensions de l’œuvre étaient soumises à la taille du creuset.
Cela représente une extraordinaire expression de fureur bruyante.

Une des pièces préférées de l’artiste est  Dogman, une silhouette trapue, très puissante et forte, qui date aussi de 1965, fabriquée à partir d’acier martelé et de barres préformées, qui lui confèrent l’aspect d’un guerrier moyenâgeux, dont les bras ouverts sont à la fois bienveillants et menaçants, installé sur une croix faite de tubes rectangulaires en acier.  « Dogman est le reflet d’une image brutale qui est forcément masculine, les attaches péniennes sont essentielles pour maîtriser son esprit de décision.  La femme qui explose représente une réaction de contrôle. »

Caroline Lee a crée plusieurs sculptures monumentales dans le Vaucluse qui dominent le paysage riche et fertile avec leurs formes polissées, et l’impression typique de leur envol.  En fait, c’est le titre d’une commande, en hommage à James Joyce, By these nets I shall fly, pour une école dans la Haute Saône, en acier inox et béton, qui domine l’espace avec ses membres qui s’envolent, la tête, les bras et les jambes  totalement dissociés d’une manière très non-traditionnelle.  « Les tubes coudés et les cônes que j’ai utilisés pour la pièce de Joyce servent à souligner les mouvements du corps humain, et rappellent également l’énergie et la force de l’écrivain lui-même.  Je ne crée jamais une forme debout avec des tubes : ils signifient l’énergie intériorisée. »

Parmi les nombreuses commandes de Caroline Lee commanditées par l’Etat français, l’une des plus prestigieuses est l’Hommage à la Résistance, en acier inox et en granit noir, d’une hauteur de 12,5 mètres, installé à un croisement très fréquenté à Montreuil, en banlieue parisienne.  Tout l’espace environnant a été dessiné de façon à contenir et exalter cette œuvre, avec une place piétonne, en granit bleu de Bretagne, ainsi que des sièges en béton armé, dans lesquels est installé l’éclairage de ce monument.
Aux Etats Unis, des commandes monumentales de l’artiste se trouvent à New Britain (Connecticut) ; en 1990, à Chicago, elle créa Eagle of the rising star pour la faculté de droit John Marshall Law School.

Sur la durée, l’œuvre de Caroline Lee est indéfectible et demeure toujours fidèle à son propre style et vocabulaire.  Lorsqu’elle a décidé de renoncer au machine outils pour se consacrer au « tubes coudés », tordant les tubes à des angles de 90° avec des torches, elle atteint une imagerie plus figurative.    Chaque métal a ses propres caractéristiques : le cuivre a des qualités de grande sensualité.
Même lorsqu’elle crée des portes cochères et des poignées de portes ornementales pour des immeubles élégants, ou bien des « bases » pour des tables en verre, chaque pièce a été fabriquée aussi soigneusement que n’importe lequel de ses grands projets monumentaux.  Son credo ne lui permet pas d’être négligente, même pour de petits objets ou des commandes apparemment sans importance.  Elle a même travaillé avec une sorte de pâte à modeler pour un fabricant de jouets , et le résultat ressemble tout à fait à de la sculpture « adulte ».

Sa série de chevaux, fabriquée à partir de barres d’acier extrêmement fines, puis coulées en bronze, contiennent la touche typiquement Caroline Lee de plaisir et d’optimisme, allant de l’avant tout en étant solidement retenue par la réalité d’un piédestal lourd.  Aucun projet n’est trop compliqué ou encombrant: lorsqu ‘elle préparait la grande fontaine-bassin, La Mer Fendue (1981) pour le musée de la Marine à Toulon, son atelier avait un plafond assez bas, alors elle a fabriqué de nombreuses pièces séparées à la main, les a numérotées afin de les assembler pour la grande sculpture visible aujourd’hui.  Elle a comparé cette expérience à de la couture et dit qu’elle avait  l’impression d’être une petite main, qui ne doit surtout pas se tromper dans l’ordre de l’assemblage.  Le résultat est sans défaut, lisse, impeccable, d’une taille impressionante, 3m x 4,50 m, et représente les vagues qui s’écartent et retiennent un bateau fragile.

Caroline Lee travaille de façon intensément physique, son esprit et son corps sont totalement engagés afin que le résultat soit crédible et durable.  Ses œuvres sont aussi fortement implantées dans notre subconscient qu’elles le sont dans la terre ou les eaux qui les environnent.  C’est une artiste qui célèbre la vie, et qui a atteint un contrôle absolu sur tout ce qui inspire son esprit et ses mains.

Ann Cremin, Lyon mai 2006